Sarah Bernamont | Juliette Dubuffet | 6 janvier 2025

TikTok, YouTube, Instagram… Ces applications sont devenues incontournables et maintenant présentes sur presque tous les smartphones. Que ce soit pour trouver une recette, un film intéressant ou bien votre prochain livre à lire, les réseaux sociaux sont désormais la référence ultime. Mais alors, comment ont-ils réussi à s’imposer face aux critiques littéraires, et quelles influences exercent-ils sur le monde de l’édition ? Pour tenter d’y répondre, référons-nous au plus grand influenceur littéraire du moment, « the internet’s resident librarian » : Jack Edwards.
La naissance des réseaux sociaux littéraires
À l’ère du numérique, les critiques littéraires professionnelles se font progressivement remplacer par celles postées par des influenceurs sur les réseaux sociaux.
Vos réseaux sociaux favoris sont en partie dédiés à la littérature avec Booktok, Booktube ou encore Bookstagram. L’objectif des influenceurs littéraires est de partager leur passion en parlant de leurs dernières lectures, mais aussi de vous pousser à lire et acheter ces ouvrages à travers leurs nombreux posts sur les diverses plateformes.
Vous êtes perdus devant tous ces choix qui s’offrent à vous ? Voilà quel réseaux social littéraire privilégier : pour des vidéos rapides qui vous donneront envie de remplir votre bibliothèque, privilégiez Booktok, et pour des vidéos plus détaillées tout en étant accessibles et axées sur vos goûts personnels, choisissez Booktube. Vous préférez l’esthétisme ? Alors choisissez Bookstagram et ses photos de couvertures plus colorées les unes que les autres.
Les gens lisent-ils plus ?
Jack Edwards est l’un des piliers de l’influence littéraire, avec 1.44 millions d’abonnés sur sa chaîne YouTube principale, 583.000 sur Instagram (@jackbenedwards), et 709.300 sur TikTok (@jack_edwards). Actif depuis 2016, il a gagné en popularité en 2021 grâce à ses vidéos lecture.

Afin de justifier nos propos et d’offrir un aperçu plus visuel, nous nous sommes servi de l’outil Google Trends pour créer des graphiques.
Entre recommandations, trends et partenariats, nombreux sont les outils utilisés par les influenceurs pour promouvoir les livres. Et… ça marche ! Si on observe les courbes d’intérêt pour The Seven Husbands of Evelyn Hugo de Taylor Jenkins Reid, The Song of Achilles de Madeline Miller ou White Nights de Fyodor Dostoïevski, populaires sur ces réseaux sociaux, on remarque que les pics de recherche correspondent à leur promotions par Jack Edwards, entre autres.
Crédibilité des critiques littéraires d’influenceurs
Entre les étagères de libraire “Vu sur TikTok, les invitations aux salons littéraires ou les récompenses du meilleur influenceur : le monde de l’édition profite même de ce phénomène des influenceurs littéraires. Les éditeurs collaborent maintenant régulièrement avec les influenceurs pour promouvoir leurs livres.
Mais, les critiques littéraires d’influenceurs doivent être prises avec des pincettes. Contrairement aux critiques professionnelles avec leur approche analytique, les influenceurs, eux, utilisent le registre de l’émotion. Pour illustrer notre propos, nous avons utilisé Voyant Tools, un outil de visualisation, pour créer des nuages de mots qui comparent les termes utilisés dans les critiques faites par l’influenceur et les critiques professionnelles de The Bell Jar et White Nights.
| Jack Edwards (Youtube, Instagram, TikTok) | Critiques professionnelles |
On remarque une emphase sur le mot « book » dans les critiques de Jack Edwards, alors que dans les critiques professionnelles, les termes employés paraissent plus diversifiés et se concentrent plus sur le contenu et les thèmes abordés dans l’œuvre. De même, ces derniers semblent analyser l’œuvre, on retrouve des termes comme : « prose », « plot » ou « poetic », alors que Jack Edwards fait appel à ses ressentis pour parler de ces œuvres : « devastating », « tears », « immaculate », « thinking », « thoughts » ou « interesting ».
Le livre : un simple objet ou une œuvre ?
Ça arrive à tout le monde d’acheter des livres sans les lire, pas vrai ? Cette tendance à acheter toujours plus de livres serait peut-être en partie causée par les influenceurs littéraires.
D’abord, on remarque que Jack Edwards, comme d’autres influenceurs, met en avant le format et la couverture du livre. Ainsi, en l’exposant dans leur bibliothèque dans des bookshelf tour ou dans leur décor de vidéos, le livre semble devenir de plus en plus un objet de collection ou de décoration, plutôt qu’une œuvre.
Cette emphase sur la matérialité du livre dans la critique littéraire d’influenceur pourrait pousser à la consommation chez le lecteur. Nous retrouvons aussi cette emphase dans les nuages de mots utilisés précédemment dans lesquels « book » et le titre du livre sont les termes le plus souvent répétés dans les vidéos de l’influenceur Jack Edwards.
Les influenceurs poussent-ils à la consommation ?
Enfin, les créateurs de contenus ne sont pas les seuls à influencer nos habitudes de lecture, nous sommes aussi sous le charme des algorithmes qui ont pour but que l’on reste le plus longtemps possible sur l’application. En effet, c’est lorsque nous utilisons les réseaux sociaux que nous participons à cette relation symbiotique dans laquelle humains et algorithmes s’échangent et enregistrent des données, pour générer plus de données de sortie. Cet échange se réalise lorsque les utilisateurs mettent des likes, des commentaires, enregistrent et partagent des posts. Mais aussi lorsque les influenceurs profitent de ces algorithmes en étant à l’affût des nouvelles tendances pour rendre leur contenu plus visible. Vous vous en rendez peut être compte, mais c’est aussi une relation antagoniste : l’utilisateur s’enferme lui-même dans une boucle, dans laquelle le réseau lui propose encore et toujours le même contenu.
Pour conclure…
Les influenceurs, dorénavant capables de faire exploser la popularité d’une œuvre, se positionnent comme une nouvelle variable dans le monde de l’édition. Les éditeurs collaborent maintenant avec des influenceurs comme Jack Edwards, et ces derniers peuvent à leur tour influencer les ventes de livres. Nos recherches nous ont mené à observer que les réseaux sociaux littéraires influencent nos habitudes de lecture, et même la façon dont nous consommons la littérature. À une plus grande échelle, les influenceurs, mais surtout les algorithmes, auraient un impact considérable sur le monde de l’édition. Ainsi, une perspective plus critique du phénomène des influenceurs littéraires permet de refléter l’impact du numérique sur les habitudes réelles des lecteurs.
Sources
Coculet, Marine, Reconfiguration et spécificité de la prescription littéraire amateure sur
BookTube, Dans : Brigitte Chapelain et Sylvie Ducas (éds.), Prescription culturelle :
Avatars et médiamorphoses [en ligne], Presses de l’enssib, 2018, p. 329-344, DOI :
10.4000/books.pressesenssib.9423.
Euzéby, Florence, Juliette Passebois-Ducros et Sarah Machat, « Exploring the Impact of Book Influencers on Reading Intentions in the Scroll Era », International journal of arts management [en ligne], vol. 27, n° 1, 2024, p. 17‑39.
Low, Bronwen, Christian Ehret et Anita Hagh, « Algorithmic imaginings and critical digital
literacy on #BookTok », New media & society [en ligne], 2023, DOI :
10.1177/14614448231206466.
Loubet-Poëtte, Vanessa, Le phénomène Booktube. Enjeux et fonctions des chroniques littéraires en vidéo sur Internet, Dans : Sylvain Dreyer et Dominique Vaugeois (éds), La critique d’art à l’écran (Tome 2) : Filmer la littérature [en ligne], Presses universitaires du Septentrion, 2021, p. 215‑230, DOI : 10.4000/books.septentrion.101462.

































